“Ça fait sens”, "belle personne", "on est alignés"

Tour d’horizon des formules qui mériteraient une muselière.

La Chronasse
6 min ⋅ 18/05/2026

Il y a des âges intérieurs qu’il faut savoir accueillir avec dignité, et je sens depuis quelque temps grandir en moi une vieille dame en vison, autoritaire, légèrement snob, qui refuse d’employer le mot “bail” pour autre chose qu’un contrat de location et considère que certaines expressions devraient suffire à faire basculer quelqu’un dans une catégorie inférieure de fréquentabilité. On continuerait de lui sourire parce que nous ne sommes pas des bêtes mais cette personne serait mentalement rétrogradée, à côté des gens qui applaudissent à l’atterrissage.

Je ne parle même pas ici des fautes de français. C’est trop facile, les fautes, trop mesquin. Trop vieille bourgeoise en tweed qui entend “malgré que” et comprend soudain pourquoi elle n’a jamais cru à l’égalité des chances. Moi, je vous ai dit que je portais un vison et ce qui me tend, ce sont les formules qu’on ne questionne plus. Le petit cube de langage industriel qu’on ramasse dans l’air du temps avant de le recracher avec l’air inspiré de quelqu’un qui vient d’avoir une idée. Ceux qui parlent comme tout le monde en croyant dire quelque chose m’épuisent. 

Alors oui, je porte en moi un snobisme du langage qui confine à la pathologie. Je classe les gens, je les évalue, je les range dans des cases étiquetées à travers une grille de vocabulaire aussi arbitraire qu'impitoyable. Un "ça fait sens" et je recule d'un pas. Un "on est alignés" et je commence à chercher la sortie. Un "vous êtes une belle personne" et c'est fini, on ne se reverra plus.

Pourquoi ne peut-on plus simplement être “d’accord” ? 

Il fut un temps, pas si lointain, où les gens étaient juste d’accord.

Quelqu’un disait un truc, l’autre hochait la tête et répondait : “oui, je suis d’accord.” Puis la vie reprenait. On servait le café, on coupait le fromage, personne ne vérifiait l’état vibratoire de la conversation. Peut-être était-ce une époque rude, primitive, presque paysanne car aujourd’hui, ce genre de brutalité lexicale paraît suspect. Il faut être alignés.

Alignés sur quoi, exactement ? Personne ne le sait, mais tout le monde acquiesce avec vigueur, parce que le mot donne à la moindre décision domestique la profondeur d’une quête. Deux amis qui choisissent un restaurant ne tombent plus d’accord sur un italien, ils sont alignés sur une envie de burrata. Un couple ne décide plus de partir en Bretagne, il s’aligne sur un besoin de grand air. 

Et cette maladie de l’alignement n’est qu’un symptôme parmi d’autres. Le vrai foyer infectieux, le grand crime fondateur, celui par lequel tout le reste est entré, c’est pour moi “ça fait sens”. L’expression s’est installée dans la langue française sans frapper avec son accent de startup imblairable. On sait très bien d’où ça vient : “it makes sense”, traduit mot à mot par des gens qui n’ont pas assez d’anglais pour trahir le français avec élégance.

Mais non, non et non. 

Une phrase ne “fait” pas sens. Elle en a, ou elle n’en a pas, point

Mais tout le monde s’en fout. L’expression est partout, détendue, à la cool, entrée dans les réunions, les podcasts, les mails, les ouvrages de sociologues (la preuve ici, j’ai cru m’étouffer), les conversations les plus banales, jusqu’aux bouches de gens par ailleurs fréquentables. Ils disent “ça fait sens” en hochant la tête comme si ça leur donnait l’air intelligent, comme si la langue n’était pas en train de se faire tabasser dans un parking souterrain. Et moi, je tique, je souris, mal à l’aise, mais intérieurement, la vieille dame en vison fracasse des crânes à coups de dictionnaire.

Les alternatives sont pourtant nombreuses : “je comprends”, “c’est cohérent, vraisemblable, plausible”, “cela me paraît juste”, “je vois le lien”. Mais non. On dit “ça fait sens”, parce que cela sonne moderne, vaguement professionnel.

D’où nous vient cette horreur ? Du bureau, évidemment. D’abord cantonné aux open spaces, le dialecte de consultants a débordé de son aquarium pour contaminer nos vies privées. On “challenge” une idée, on “débriefe” un week-end, on “priorise” ses envies, on “impacte” son entourage, on “itère” sur une recette de cake aux olives. 

Après quoi, comme si le management ne suffisait pas à rendre l’existence imbuvable, le développement personnel est venu déposer sa couche de crème tiède sur le désastre. Là où la langue corporate avait déjà réussi l’exploit de faire dire “on se cale un call” à un peuple descendant de Racine, le vocabulaire du bien-être nous a quant à lui appris à parler comme des bougies parfumées. Tout est devenu inspirant, bienveillant, lumineux, vibrant. C’est insupportable. Une femme qui vous sourit dans une boulangerie a une “belle énergie”. Une connaissance vaguement sympathique est une “belle personne”. Il faut rendre tout le monde rare, précieux, solaire, magnétique, comme si le monde n’était pas aussi peuplé de gens laids, insipides et de buveurs de lait d’avoine. 

...

La Chronasse

Par Mathilde de Cessole

Journaliste indépendante, je chronique avec humour les tendances étranges qui agitent notre société.

Les derniers articles publiés