Kessel

J'ai survécu à un camp de rééducation pour bobos naïfs

On appelle ça un écolodge.

La Chronasse
5 min ⋅ 22/01/2026

Vous avez peut-être rêvé d’un chalet sous la neige ces dernières semaines, en regardant mollement les flocons tomber derrière votre fenêtre mal isolée. Vous vous êtes soudain vus dans un pull jacquard, une tasse fumante à la main, en train de lire Zweig dans un silence feutré, avant de vous rappeler que la neige, en vrai, c’est juste de l’eau froide qui vous pourrit les chaussettes et bloque les RER.

Alors vous avez déplacé le fantasme vers son opposé logique : l’exotisme tropical. La mer lagon, les cocotiers dansants, les couchers de soleil couleur jus de papaye. Et pour ne pas passer pour un touriste de merde qui détruit la planète à coups de kérosène, quoi de mieux qu'un écolodge ?

Ah l’écolodge, cette promesse vendue comme une expérience, le nouveau nom des vacances contemporaines. Vous vous réveillerez au chant des colibris dans votre cabane en bambou. Vous irez cueillir vos légumes au potager avec Sokha, le jardinier qui vous racontera ses secrets de permaculture. Vous cuisinerez vous-même votre déjeuner sur un feu de bois responsable qui vous sera facturé 50$. 

Vous vivrez en communion avec la nature. 

Vous dormirez sous une moustiquaire poétique. 

Vous… Stop

Abandonnez cette idée immédiatement. 

Il y a un piège dans le mot. Éco comme économies – celle du lodge, pas les vôtres.

Le syndrome Karen Blixen, vous connaissez ? 

Tout en haut de ma liste de fantasmes inavouables, il y a la tente safari. La version grand luxe, évidemment. Peut-être parce que je déteste le camping et que transformer cette torture en un truc d’un confort indécent me semble d'un cynisme brillant. Celle où l'on fait semblant de vivre une aventure en 1920 tout en dormant dans des draps en coton égyptien fraîchement repassés. J’appelle ça le syndrome Blixen, pour ceux qui auront lu La ferme africaine ou rêvé devant Out of Africa : les nappes blanches dans la brousse, le champagne au coucher du soleil, la girafe en arrière-plan, mais pas trop près non plus. L’exotisme avec le danger filtré.

À cela s’ajoute une autre pathologie : le syndrome Hemingway. J’aime m’imaginer un carnet en cuir vieilli posé négligemment sur un bureau en acajou, stylo-plume suspendu au-dessus de la page blanche, regard perdu vers l'horizon, méditant gravement sur la majesté de l’Afrique.

Trois problèmes :

  1. Je n'écris jamais dans des carnets. 

  2. La nature me flanque une peur panique.

  3. Je suis incapable de méditer plus de quatre secondes sans penser à ce que je vais bouffer ce soir.

Voilà à quoi ressemble une tente safari dans mon imaginaire. Ici le Zannier Sonop en Namibie. Voilà à quoi ressemble une tente safari dans mon imaginaire. Ici le Zannier Sonop en Namibie.

Donc, quand nous sommes partis au Cambodge avec mon amoureux en décembre, à défaut du Kenya, j'ai sorti ma carte bleue sans trembler pour cocher ce fantasme d’esthétique coloniale mal digéré. Pas la savane, malheureusement, mais une tente safari sur une plage de Koh Rong

J’y tenais tellement que j’ai ignoré tous les signaux faibles. Les commentaires tièdes sur Google, les avis mitigés sur Booking. J’avais repéré cet hôtel depuis des années. Vogue l’avait validé, il cochait toutes les cases : écolodge, plage paradisiaque, expérience authentique. Autrement dit : une promesse calibrée pour une conscience occidentale en quête de sensations sous contrôle.

Erreur de débutante. 

Parce qu’un écolodge, ce n’est pas un hôtel. 

C’est un camp de rééducation pour bobos naïfs.

On y paie deux fois le prix d’un hôtel de gamme équivalente pour avoir moins : moins d’eau, moins de lumière, moins de confort, mais beaucoup, beaucoup plus de bestioles.

J’ai vite compris que ce que je désirais, ce n'était pas la nature. C'était son décor. En fait, la nature, je l'aime maîtrisée, cadrée, domestiquée, silencieuse la nuit. Avec des panneaux explicatifs et des horaires de fermeture. Autrement, elle me stresse. Elle fait du bruit, elle bouge, elle gratte, elle pique, elle rampe. Elle ne respecte rien, encore moins mes attentes.

La tente safari ? Plus jamais. 

C’est ainsi qu’on nous a escortés jusqu’à notre Jungle Deluxe Tent, tout frémissants d’excitation.

La chute fut brutale.

...

La Chronasse

Par Mathilde de Cessole

Journaliste indépendante, je chronique avec humour les tendances étranges qui agitent notre société.

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