Et oui, désolée : vous avez déjà avalé cinq posts et dix articles par jour depuis la sortie du film Gourou, mais c’est mon tour, et je ne le laisserai pas passer.
Je n’ai pas pour habitude de courir derrière les sujets tendance, mais les dérives du développement personnel, c’est un peu mon dada. Si vous me lisez depuis quelques mois, vous connaissez déjà mon amour immodéré pour les coachs, et en particulier pour leur sous-espèce prolifère : le coach de coach de coach.
Ce que vous connaissez moins, en revanche, c’est ma passion pour leurs cousins cosmiques : les vrais gourous et autres coachs ésotériques. Ceux qui ne se contentent pas de “débloquer votre mindset”, mais aussi vos chakras, votre karma et éventuellement de réveiller vos ancêtres morts. Ceux-ci arrivent en fin de chronique, on garde le meilleur pour la fin.
Alors ça, vous l’avez lu partout hier et aujourd’hui, et vous le lirez encore demain.
Ce qui m'intéresse, c'est plutôt la crise de nerfs collective que ce film a déclenché chez nos amis les coachs.
Qui, depuis dix jours, sont en panique totale.
Depuis la sortie de Gourou, LinkedIn ressemble à un groupe de soutien pour profession traumatisée :
Tous les coachs ne sont pas des gourous 😡”
“Pendant que vous ricanez, nous aidons des gens à se reconstruire.”
“J'ai accompagné des centaines de personnes vers leur lumière, et aujourd'hui on me compare à un charlatan ?
C'est formidable, parce que dans la manière même dont ils se défendent, ils singent précisément ce qu'on leur reproche : grandiloquence, storytelling du héros incompris et manque criant d’évidences.
Dans leur malheur, ils peuvent au moins se réconforter entre eux : comme on compte désormais un coach pour quatre habitants en France, ils ont des milliers d'épaules bienveillantes pour se rassurer.
Tu as raison d'être en colère. Toi, tu transformes vraiment des vies. 🥺✨”, peut-on lire ici et là
Et surtout, ils ont trouvé un nouvel ennemi commun : les diplômes. Ah, ce bout de torchon qu’est un diplôme.
Julia de Funès, qui a le malheur d’être philosophe pour de vrai, c’est-à-dire avec un doctorat, et d’avoir publié un essai intitulé Développement (im)personnel : le succès d’une imposture, est prise pour cible par des coachs rouges de colère.
Une "philosophe" qui vend ses conférences plusieurs milliers d'euros nous explique que les gens qui vendent des conférences peuvent être dangereux et mettre les gens sous emprise (s'ils n'ont pas de diplôme de philosophie, donc pas elle quoi).
Le culot est spectaculaire. Placer "philosophe" entre guillemets quand on écrit dans son CV "Je suis le king du scale” ou “J’ai tué le game de l’Internet”, il faut oser.
Mais dans le monde du coaching, l'université, c'est louche : c'est la preuve qu’on est resté coincé dans les schémas limitants de la pensée cartésienne. Les diplômes, c'est pour les moutons qui n'ont pas eu le courage de "drop-out" leurs études pour suivre leur instinct.
Bref, les diplômes ne valent rien. Sauf quand ça les arrange, car depuis quelques jours j’observe un changement perceptible dans les intitulés Linkedin : on n’est plus seulement coach de vie, on est devenus coach CERTIFIÉ de vie (RNCP) en gros gras et majuscule. Certains ajoutent qu’ils sont aussi DIPLÔMÉS. De quoi, on ne sait pas.
Parce que le coaching, c'est devenu le plan B national pour une génération en mal de sens. La reconversion miracle pour tous ceux qui ont fini par comprendre deux vérités simples :
Boucher, c'est un métier dur.
Céramiste, on ne gagne pas un rond.
Le raisonnement est délicieusement ironique : puisque je n'ai pas trouvé ma voie, je vais aider les autres à trouver la leur. Et voilà comment on se retrouve avec une génération entière de coachs. Le journaliste dont les piges ne paient plus ? Il vend désormais des "formations en écriture" à d'autres futurs crève-la-faim. L'entrepreneur qui a fait faillite ? Coach en entrepreneuriat résilient. Le salarié qui s'ennuyait en réunion ? Coach en intelligence collective.
Et celui qui ne sait toujours pas quoi coacher ? Coach en growth, la croissance de tout : du mental, du business, de l'estime de soi, du chiffre d'affaires, du matin, de l'après-midi, du template Notion.
Là où le coaching fait vraiment ses choux gras, c’est sur la quête de sens. Rien de plus rentable que quelqu’un qui ne sait plus pourquoi il se lève le matin : tu lui vends une boussole, un plan de route et si possible la métaphore du “phare dans la nuit”.
Le seul conseil honnête serait pourtant d’une tristesse administrative :
Tâchez de trouver un boulot qui ne vous donne pas envie de pleurer aux toilettes et qui vous permette de vous offrir du réconfort, comme des vacances. On fera déjà un énorme pas.
C’est sobre, c’est efficace, donc évidemment, ça ne rapporte rien.
Les vrais coachs existent, mais généralement, ils parlent peu, travaillent beaucoup et n’ont pas le temps de faire des carrousels.
Évidemment, tout le monde se demande maintenant s'il faut réguler, certifier, encadrer. Créer un ordre des coachs, exiger des diplômes reconnus, mettre des garde-fous. Ce serait bien, oui. Ça éviterait que n'importe quel énergumène se proclame "Coach en deuil" après avoir perdu son hamster et lu Virginie Grimaldi.
Mais ce serait une erreur de limiter le problème à cette seule question. Ce qui m'intéresse davantage encore : qu'est-ce qui, en nous, réclame à ce point un gourou ?
Pourquoi des gens avec un QI fonctionnel, se retrouvent à payer des coachs pour apprendre à respirer, à manger, à penser, à exister ?
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