De Dubaï à l'EHPAD : voyage au bout de l'influence

Courage.

La Chronasse
7 min ⋅ 12/04/2026

À Dubaï, les influenceurs ont découvert un nouveau concept : la géopolitique.

Et moi, j’ai découvert dans le même temps des figures dont j’ignorais tout, comme cette Maeva Ghennam, mi-humaine mi-guignol de l’info, qui implore la France de la ramener à la maison tout en invectivant les moqueurs, je cite, “d’arrêter d’ouvrir leurs gorges”

Phrase magnifique. On ne sait pas si c'est une proposition de traité international ou une menace d'égorgement collectif, mais ça mérite d'être gravé quelque part entre les accords de Yalta et le mur des chiottes d'une station-service.

Les mêmes qui expliquaient encore hier que “la France est un pays de rageux”, avec cette hauteur un peu fragile de ceux qui ont découvert l’optimisation fiscale sur TikTok, se découvrent soudain une fibre nationale absolument bouleversante : "LA FRANCE PROTÉGEZ-NOUS".

C’est toujours émouvant, ces retours tardifs vers la République, un peu comme ces gens qui redécouvrent leur mère le jour où ils ont besoin d’un virement.

Je n’ai, à titre personnel, pas d’affection particulière pour leur sort ni d’ailleurs pour leur exil. Disons que je considère avec un certain soulagement l’idée que la langue française puisse être malmenée à distance raisonnable. 

Un émirat pour eux seuls

Il faut reconnaître une chose à Dubaï : c'est peut-être le seul endroit au monde qui prend leur métier au sérieux. Là-bas, il existe des licences officielles pour influenceurs. Oui, une carte professionnelle pour filmer son brunch.

C’est logique. Dans un pays où tout se vend, où tout se loue – appartements, voitures, yachts, amis, parfois même une illusion de réussite – il fallait bien officialiser ceux qui louent leur vie. Parce que c’est ça, au fond, un influenceur : quelqu’un qui loue son existence à des marques.

On n'y vit pas vraiment. On y tourne.

Et quand ça brûle, le mirage se fissure. Vous avez le droit de tout filmer – les piscines, les rooftops, vos ongles de pieds – sauf la réalité. Une photo de la skyline zébrée de missiles ? 48 000 € d'amende. Dubaï vous a vendu un décor, pas la liberté d'expression. Alors souriez : c'est dans votre contrat.

Mais toute cette affaire a au moins eu le mérite de soulever une question que je ne m'étais jamais vraiment posée : à quel moment l’influence est-elle devenue un vrai métier ? Non pas que ça me tienne éveillée la nuit, mais disons que j'ai développé pour ce sujet une curiosité comparable à celle qu’on peut avoir pour une espèce invasive, comme les cafards : on ne comprend ni à quoi ils servent, ni comment ils ont colonisé l'écosystème aussi rapidement, mais on constate qu'ils sont partout et difficiles à éliminer.

Un boulot de merde, mais un boulot

Je pense que c’est un vrai boulot. Étrange, répétitif, vaguement humiliant, mais un boulot. Produire du contenu, toujours plus de contenu, sourire à son téléphone quinze fois par jour en faisant semblant de s’émerveiller devant un mug de café tiède, ça doit être aussi aliénant qu’une semaine dans la peau d’un coach en gratitude.

Le plus terrible n’est même pas le ridicule intrinsèque de la chose mais cette soumission, cette manière de se plier toujours davantage aux caprices d'un algorithme que personne ne comprend vraiment mais que tout le monde sert avec la dévotion tremblante de fidèles qui implorent une divinité capricieuse, un dieu aztèque moderne qui réclame des sacrifices de peau et qui décide, selon des critères opaques et changeants, si vous avez le droit d'exister.

Prenez cette tendance de commencer une vidéo en sous-vêtements pour superposer les fringues sur son corps, comme une poupée, comme ces jeux de collage pour petites filles. Mais venez déjà habillées, bordel. On n'a pas besoin de vous voir en culotte pour comprendre qu'un pull, ça se porte sur le torse.

Pire encore : ces filles qui n'en ont clairement pas l'habitude, qui se filment en soutien-gorge avec le regard paniqué d'une otage en direct, en balbutiant "moins dix pourcent avec le code LILILOVESYOU". On sent l’algorithme derrière, comme un manager toxique qui murmure : "Montre tes seins ou tu perds 30% d'engagement." 

Du jambon Fleury Michon dans un frigo SMEG

Et puis il y a celles qui se sont fait connaître avec la mode – les robes en lin froissé, les capelines impeccables, une esthétique très Riviera – et qui sont soudain en train de vous vendre des barquettes Fleury Michon. Alors qu'on sait très bien qu'elles n'ont pas ça dans leur frigo. Qu'elles ont un Smeg couleur menthe à l'eau rempli de lait d'avoine, de kombucha qui fermente dangereusement et de trois radis bio. 

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La Chronasse

Par Mathilde de Cessole

Journaliste indépendante, je chronique avec humour les tendances étranges qui agitent notre société.

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