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Linkedin, nouvelle économie du vide

Mieux “performer” dans son business grâce à son cycle menstruel, gagner 500K par mois avec les gourous du solopreneuriat, glorifier sa faillite, vomir des citations préfabriquées : mais il se passe quoi sur LinkedIn ?

La Chronasse
3 min ⋅ 23/05/2025

Mieux “performer” dans son business grâce à son cycle menstruel, gagner 500K par mois avec les gourous du solopreneuriat, glorifier sa faillite, vomir des citations préfabriquées : mais il se passe quoi sur LinkedIn ?

Je vous propose un grand plongeon à l’ère des experts du rien. C’est la magie LinkedIn : n’importe quel énergumène, autoproclamé "leader inspirant", prend désormais la parole pour nous servir des leçons de vie emballées dans un carrousel Canva.

Entre les Socrates 2.0 et les nouveaux marchands de promesses, LinkedIn est devenu l’incubateur de bullshit motivant. Un mélange entre coach de vie éclairé, expert en développement personnel et vendeur de rêves numériques.

Et tout y passe : Samantha nous explique en 5 diapos roses comment faire de nos variations hormonales un atout business, Gérard t’annonce que si tu fréquentes des gens plus pauvres que toi, tu ne pourras jamais “scaler” dans ta vie. Sylvie que son hypersensibilité l’a empêchée de décrocher un job, Marc qu’il a eu une révélation marketing en observant son lapin manger un pissenlit… Je, je, je, je, je, je, je, je, je, je… Mais on s’en fout ! 

Le pire étant sans doute les tentatives intellectualistes pour fabriquer du like autrement : ce pauvre Romain Gary a eu droit à un chapitre de La promesse de l’aube détourné en cours magistral de copywriting, avec cas d’école de "tunnel de vente", "levier de rareté" et "proposition de valeur". Le gars ajoute qu’il regrette l’absence d’un Call To Action dans le texte. Mais on marche sur la tête, même le roman devient un produit. Laissez la littérature tranquille et retournez à vos exemplaires cornés du Miracle Morning. 

Qui sont ces gens ? Topographie des vendeurs de vide.  

Coach de coach de coach  

Le personnage principal de cette farce algorithmique ? Le coach. Coach en réussite, coach en échec, coach en posts LinkedIn, coach en authenticité, coach de coachs. Sa bio commence toujours pas “J’aide” :

J’aide les entrepreneurs à révéler leur puissance intérieure pour scaler leur business et incarner leur leadership aligné.

On n’a rien compris. 

Le coach a d’ailleurs upgradé son statut : il est solopreneur. Parce que micro entrepreneur ou freelance, c’est un peu minable sur la plateforme du tout à l’égo. Besoin d’une définition ? Le solopreneur bosse seul, parle fort et facture cher. Il vend évidemment une formation miracle à 997 € (au lieu de 4 200 € parce que tu es "privilégié" aujourd’hui).

Dans cette formation, tu apprendras à vendre une formation qui t’apprend à vendre une formation. Une pyramide de Ponzi qui donne vite le vertige, où plus personne ne produit rien mais s’en sort sans bosser.

Bienvenue dans l’économie circulaire de l’arnaque de la “création de contenu”. Et toujours, cette menace subtile en arrière-plan  :

Si tu ne saisis pas cette opportunité, tu continueras à végéter dans ta vie de freelance à 5K/mois.

Ah pardon. C’est donc devenu indécent de gagner 5K par mois. Si tu n’as pas encore atteint les 500K/an en travaillant depuis ton van à Bali, tu n’es pas libre. 

L’échec, nouvelle success story

Tu es donc un looser. Ce n’est pas grave : tout le monde échoue, mais tout le monde peut en tirer un TEDx.

Sur LinkedIn, la faillite n’est plus une fin. C’est un élément de storytelling. Tu n’as jamais perdu un client, un emploi, un rein ? Alors tu n’as rien à raconter, contrairement à lui : 

Il y a trois ans, j’étais au fond du trou. J’avais perdu mon job, mon appart, et mon chien me snobait. Aujourd’hui, je suis libre, aligné, et j’aide les autres à se reconnecter à leur valeur.

En résumé : plus c’est gros, plus ça passe. Et surtout, plus tu t’es planté, plus tu mérites qu’on t’écoute. L’échec est une entreprise. À toi d’apprendre à le monétiser.

Les nouveaux dieux du prompt

Et puis il y a les gourous de ChatGPT. Nouvelle religion, nouveau vocabulaire : prompt engineering, IA-powered business, revenus passifs automatisés. Ils te promettent que trois phrases bien tapées dans une boîte de dialogue vont te générer des revenus à six chiffres. Ce n’est plus de la tech, c’est de la transmutation alchimique. ChatGPT est leur nouveau totem, et ils vendent leurs prompts comme de l’eau bénite.

Mais si on gratte un peu, on réalise vite que leur seul vrai talent, c’est de savoir vendre la peur de passer à côté.

Tu ne maîtrises pas l’IA ? Tu seras remplacé. Looser.

Donc tu achètes leurs prompts, leur guide PDF, et tu attends qu’un miracle opère. 

Les phrases creuses, ou l’esthétique du néant

Enfin, il y a les poètes. Pour ceux qui n’ont ni formation ni IA à vendre, il reste les posts inspirants. Ce petit texte bienveillant, vague comme un horoscope. Ici, le vide n’est pas un accident, c’est un choix éditorial. Royaume des citations molles sur fond pastel, police cursive avec filtre sépia pour leur donner un air de profondeur.

"L’échec n’existe pas. C’est un escalier vers la réussite."

"Ma plus grande fierté ? M’être choisi."

"Ils m’ont dit que c’était impossible. Alors je l’ai fait. Trois fois. Et en mieux.”

Et que dire des "posts enfants"... Cette tendance consternante à faire parler un gosse de 4 ans comme s’il lisait Kant à la récré.

Hier, mon fils m’a demandé : 'Papa, pourquoi les gens ont peur d’être vulnérables ?

Et ensuite, les "posts miroir", ceux qui prétendent une grande introspection alors qu’on frôle le suicide collectif :

Ce matin, je me suis regardé dans le miroir, et je n’ai plus vu un entrepreneur. J’ai vu un humain, avec ses doutes.

Profond. 

Je pense qu’il leur arrive de se fatiguer eux-même, d’avoir envie de jeter Épictète à la poubelle. Donc ils quittent LinkedIn, mais ils font un post pour l’annoncer :  

J’ai décidé de me déconnecter. Ce réseau m’a beaucoup appris. Mais aujourd’hui, je choisis le silence pour me recentrer.

Et le lundi suivant ils sont évidemment de retour, plus prolifiques que jamais. 

Alors bien sûr, pourquoi je continue de scroller si ça m’est aussi pénible ? Parce que c’est fascinant. Parce que c’est grotesque. Je lis La Comédie Humaine 2.0, version business. Balzac se serait régalé. 

Et il m’arrive moi aussi de me laisser tenter par leurs promesses des 500K à ne rien foutre dans ma villa à Bali, si ce n’est vendre des formations à des gens qui vendent des formations à d’autres qui, un jour, vendront une formation.

On n’aura pas appris grand-chose mais on aura des carrousels. Et un taux d’engagement. Et des émojis fusées. 



La Chronasse

Par Mathilde de Cessole

Journaliste indépendante, je chronique avec humour les tendances étranges qui agitent notre société.

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