La Maison vide : enfin un titre qui tient ses promesses

Le Goncourt 2025 vous veut du mal.

La Chronasse
7 min ⋅ 04/03/2026

Avertissement : aujourd’hui, chronique plus littéraire que d’habitude. On va parler Goncourt, roman, posture, bibliothèques beiges et faux livres en carton. Si ça vous emmerde, je comprends. Rendez-vous à la fin de ma newsletter car j’ai besoin de vous pour un sondage !

Ma newsletter s’est fait un peu attendre. Tout ça à cause d’un certain Goncourt, aussi long à lire que ma chronique a été longue à écrire. 

Nous sommes en mars, je sais. Mon sens du tempo éditorial est ce qu'il est : approximatif, libre, légèrement inconscient. Mais le hors-saison a ses vertus : en novembre, tout le monde avait un avis sur le dernier Goncourt. En mars, il ne reste que ceux qui l'ont vraiment lu, et la question qu'ils n'osaient pas poser à voix haute.

Qui a vraiment aimé La Maison vide de Laurent Mauvignier ?

Qui peut me jurer, la main sur le cœur, ne pas s’être emmerdé comme un rat crevé  ?

Mauvignier m’a volé six semaines de vie 

J’ai une qualité indéniable : je lis vite. Il existe des talents plus spectaculaires, j’en conviens,  mais celui-ci m’a toujours évité les cohabitations prolongées avec des livres médiocres.

Alors quand je me suis retrouvée bloquée dans le même roman pendant six semaines, j’ai commencé à m’inquiéter pour ma santé intellectuelle. Je lisais sur mon Kindle, où la jauge de progression a toujours la délicatesse de disparaître quand on en aurait le plus besoin. J’ignorais donc que je tenais entre les mains un pavé de 750 pages. Et puis, normalement, les romans fleuve ne me font pas peur.

Mais là… mon Dieu. Je l’ai refermé, j’avais 120 ans et des rhumatismes imaginaires.

Il faut cependant reconnaître à monsieur Mauvignier un talent rare : celui d’étirer le temps.

Créer un tel effet de lenteur sans jamais céder à la tentation de réveiller son lecteur relève presque de la performance artistique.

Voyez-vous, produire de l’ennui par inadvertance est à la portée de tous : ça s’appelle mettre un tunnel. Mais produire de l’ennui avec une telle constance, sans jamais se trahir, demande une discipline admirable.

J’ai fini par analyser son procédé. Et je crois avoir compris : il ne s’agit pas d’ennuyer par négligence. Il s’agit d’épuiser par méthode.

Chaque idée est réécrite six à huit fois. À la suite. Reformulée, rabâchée, comme si l’on craignait que le lecteur contemporain ne soit plus tout à fait équipé pour comprendre du premier coup. 

Comme si on nous appuyait la nuque sur la page d’une main ferme :

Tu vois, là, Marie-Ernestine, elle est triste. Marie-Ernestine tourne autour du piano. Ce piano qui est là. Qui a toujours été là. Qui sera toujours là. Brun. Silencieux. Triste, comme elle. Dans le salon. Ce salon que le père a fermé. Que le père de son père avait fermé. Que le père, un jour, avait décidé de fermer — comme on ferme les choses qu’on ne veut plus voir, qu’on ne peut plus voir, qu’on ne saurait plus voir sans penser à elle. À Marie-Ernestine. Qui était triste.

Ce passage vous a fatigué ?

C’était l’échauffement. Il reste encore 749 pages. Et demie. 

Même Marie-Ernestine a dû chercher à s’enfuir du manuscrit. Et puis, ce prénom aussi. Ok, c’est son ancêtre et il respecte sa généalogie, mais appeler son héroïne Marie-Ernestine, c’est déjà une condamnation narrative : on sait que personne ne va s’enfuir avec un amant ni brûler la maison.
Au mieux, on va faire des confitures. 

Alors je m’interroge.

Laurent Mauvignier nous prend-il pour des cons ?
Ou nous a-t-il offert l’intégralité de ses brouillons, dans un élan de générosité mal placée ?
Ce livre a-t-il été édité ? Quelqu’un, dans la noble maison Minuit, a-t-il osé murmurer “Là, peut-être, on coupe ?” avant d’être éconduit vers la sortie ?

La répétition peut être une figure de style. Ici, nous avons affaire au radotage d’un auteur trop épris de sa propre phrase pour en sacrifier la moindre syllabe. 

Et qu’on ne me dise pas que je n’ai pas “compris le projet”. J’ai très bien compris le projet : il s’agit de scruter l’ordinaire de trois générations de gens terriblement ordinaires, d’épuiser la mémoire, de fouiller les strates familiales jusqu’à ce que la lenteur tienne lieu de profondeur.

Bon. Pourquoi l’avoir terminé ?

...

La Chronasse

Par Mathilde de Cessole

Journaliste indépendante, je chronique avec humour les tendances étranges qui agitent notre société.

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