EVJF : non, non et encore non

Ou comment j’ai perdu ma dignité, mon argent, et probablement ma foi en l’amitié quelque part entre une paille bite et un vélo tandem.

La Chronasse
4 min ⋅ 23/05/2025

Au nom de toutes celles qui ont dû supporter des week-ends grotesques dans des maisons trop chères, des tee-shirts “Team Bride”, des jeux débiles, et des conversations forcées avec des femmes qu’elles n’ont pas vues depuis le lycée, je viens mettre un Stop. 

Il est des moments où l’on sent confusément qu’un concept a dépassé sa date de péremption, qu’il a connu son heure de gloire, été mal digéré par la culture populaire, puis recyclé jusqu’à l’écœurement. ll est temps de prendre l’EVJF au mot et de l’enterrer, une bonne fois pour toutes.

Car ce qui fut peut-être il y a 20 ans une tradition légère entre copines proches, est devenu une opération bien trop complexe et dispendieuse. À tel point qu’à chaque nouveau faire-part, chaque nouvelle annonce “Je t’ai choisie comme témoin !”, je ne pense plus à l’amour. Je pense à mon compte courant, à mes week-end bousillés et à ma valise de déguisements humiliants. 

Et je pense à mon banquier. À ce pauvre homme qui, la voix pleine de commisération, me demande pourquoi j’ai retiré 800 euros pour une “Villa LOL Marbella” deux semaines après un virement de 180 euros intitulé “Cagnotte Strip Lolo”. Il a compris. Il sait. Lui aussi voudrait qu’on arrête. 

La Paille Bite ou la mort annoncée du capital culturel

Si la banqueroute est réelle, la douleur visuelle, elle, est totale. Dans un EVJF, plus rien ne nous protège du kitsch. Ni le féminisme, ni le capital culturel, encore moins les études supérieures. 

J’ai vu des femmes pleurer parce que les ballons “Same Penis Forever” étaient en rupture sur Amazon. J’ai vu des crises d’angoisse parce que la fontaine à punch ne rentrait pas dans le coffre. J’ai vu des batailles de groupe WhatsApp pour savoir si notre nom de clan serait “Babe Squad” ou “Slut Sisters”.

Comment ces personnes qui étaient encore fréquentables la veille se transforment, le temps d’un week-end, en un troupeau de dindes bêlantes surexcitées à l’idée de boire un spritz avec une paille bite

Oui, j’ai bien dit « Paille Bite ». Je pensais que mon environnement social interdisait ce genre d’accessoires, que j’étais à l’abri, protégée par un entre-soi vaguement intello, une bande d’amies à l’humour sec et à l’autodérision salvatrice. Quelle erreur. 

Je n’invente rien.

Le groupe Whatsapp qui disjoncte 

Mais au-delà du ridicule assumé, c’est la logistique qui me tue. Car l’EVJF, en plus d’être une vaste blague de mauvais goût, est une source de conflit majeure. Jamais je n’ai vu autant d’agressivité latente que dans un groupe WhatsApp d’EVJF. 

Avec en ligne de mire, les activités. L’une veut un escape game, l’autre un atelier poterie, la troisième milite pour une randonnée detox et se crêpe le chignon avec celle qui rêve de caïpis à Formentera. Résultat : un programme incohérent, une ambiance tranchées de Verdun en 1916, et une mariée qui aurait probablement demandé l’annulation de son propre mariage si elle avait su quel cataclysme elle était en train de créer.

C’est fou comme ces gens qui nous étaient autrefois parfaitement indifférents deviennent tout à coup l’ennemi à abattre. Ils hantent notre téléphone, qu’on n’ose plus toucher avec ces 223 notifications d’engueulades par jour : 

Mais enfin, Géraldine, tu n’as toujours pas réservé les vélos ??

Et toujours, le vélo. Ce foutu vélo. Pourquoi faut-il absolument pédaler dans un EVJF ? Est-ce une pénitence ? Une métaphore conjugale ? Une vengeance sourde de celles qui ne se marient pas ? Est-ce que quelqu’un, un jour, a scientifiquement prouvé que l’amitié entre femmes s’épanouissait mieux à 14 km/h sur une selle inconfortable ?

EVJF ou prise d’otage ? 

Et un beau jour de mai, après quatre mois de brainstorming, douze réunions Zoom et six tableurs Excel, tout s’enclenche. La mariée, traumatisée par un home-jacking mené par une douzaine de cinglées, est traînée à 6h du matin à l’aéroport avec une perruque sur la tête. On rajoute 120 bornes dans des Twingo sans clim, et à peine arrivées, nous voilà sommées de participer à un atelier "danse burlesque" animé par une femme qui s’appelle probablement Shana et qui t’explique comment “réveiller ta déesse intérieure” pendant qu’on sue notre honte dans un body en lycra. On pense avoir touché le fond mais non, deux heures plus tard, on prouvera notre amitié en promenant la mariée en hot-dog humain dans les rues de Malaga. 

Mais quelles copines infligent un truc pareil ? 

Le sommet du malaise : les jeux “émotion”

Et puis arrive ce moment atroce qu’on appelle “la séquence émotion”. Un quiz, une interview croisée, une série de questions sur le couple, auxquelles la mariée doit répondre pendant que les autres pleurent sur des serviettes en papier IKEA. Et toujours cette question piège : “Qu’est-ce que tu aimes le plus chez lui ?” 

La bonne réponse serait probablement “sa capacité à vider un lave-vaisselle sans qu’on lui demande”, mais ce n’est pas ce qu’on attend. Non. Il faut répondre “sa bienveillance” ou “son regard quand il me parle de nos futurs enfants”. Et la meute explose alors en couinements aigus. “Ohhhhhh trop mignooooon” — le cri de guerre des militantes de la niaiserie.

Pendant ce temps-là, les mecs sont dans une grange à se jeter des haches en slip et s’asperger de bière tiède après un combat de sumo. Ils boiront jusqu’à la lie pour vomir dans les hortensias, pas forcément plus malin mais ils auront le mérite de revenir le dimanche avec zéro drama, zéro photo, et probablement une meilleure santé mentale que nous toutes réunies. 

Et si on arrêtait les frais ?

Récapitulons : entre la mariée que tu ne vois pas parce qu’elle a eu la très bonne idée d’inviter 23 personnes, les avances de villas à 3 000 la nuit, les trois mois de brainstorming kidnapping, la gueule de bois de six jours, les accessoires de la honte, les activités vélo (encore une fois, pourquoi ?), il est temps d’en finir.

Un dîner, une teuf, et au lit. Chacun chez soi. 

Et surtout, par pitié : plus jamais de paille bite. Sauf si c’est pour l’encadrer dans un musée, avec cette mention en lettres capitales : “ICI S’EST PERDUE UNE GÉNÉRATION.”


De Substack à Kessel : oui, j’ai (déjà) déménagé. J’ai quitté les américains pour suivre l’appel des Cavaliers. Ce qui paraît un peu ambitieux quand on écrit sur des pailles bites, mais le grand Joseph n’en saura rien.

La Chronasse

Par Mathilde de Cessole

Journaliste indépendante, je chronique avec humour les tendances étranges qui agitent notre société.

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